A voir sur ce thème :

GREA, Plateforme romande Hors-murs.
http://www.grea.ch/plateformes/hors-murs

Réseau International des Travailleurs Sociaux de Rue. Guide international sur la méthodologie du Travail de rue à travers le monde. 2008.
http://travailderue.org/fr/publications/publicaciones-red/

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Le travail social hors murs : un espace privilégié pour le "repérage et l'intervention précoce"

Introduction

En Suisse romande et sur le plan international, le « travail social hors murs » (TSHM), plus couramment nommé « travail de rue », connaît une réelle émergence depuis deux décennies. C’est un champ professionnel aux confins de l’éducation formelle (écoles, institutions, etc..) et informelle (la population, le quartier, la famille, etc.), de la médiation, la santé, le coaching, l’économie, la culture, le sport, la politique, l’animation, la psychologie, la sociologie, les médias, la sécurité, l’écologie.

Le TSHM se caractérise par une démarche extra muros menée par des professionnels de l’action sociale, éducative et sanitaire, dans les milieux de vie « naturels » des individus (places publiques, quartiers, parcs, etc.). Il se décline sous la forme de quatre approches qui visent à la fois les personnes et leur environnement : communautaire, collective, individuelle et institutionnelle [charte du travail social hors murs].

Ces approches sont complémentaires et interdépendantes les unes des autres:

  • Interdépendantes parce que c’est à travers l’action collective (par ex. des activités sportives, culturelles, artistiques menées in situ) et/ou communautaire, que le professionnel peut créer les conditions nécessaires à un accompagnement individuel en créant un premier contact avec les jeunes et en se faisant accepter par ses pairs et ses proches (méthode de la « double amorce »).
  • Complémentaires parce qu’elles produisent de l’interaction, renforcent le lien social dans l’ensemble de la communauté et, ce faisant, améliorent également les facteurs de protection de ses membres les plus vulnérables. Dans l’approche institutionnelle, l’interface avec les partenaires permet de faire émerger les questions et problématiques rencontrées par les professionnels sur leur terrain d’intervention.

Nous avons jugé important d’évoquer l’ensemble de ces approches, tout en développant celle qui nous intéresse directement dans la perspective de cette brochure : l’accompagnement individuel.

L’immersion in situ

Aller vers les populations dans la rue (parcs, places publiques, quartiers, ..) et leur milieu de vie (cages d’escalier, entrées de magasins, appartements, lieux de consommation,...), s’immerger, observer, oser, faciliter, accompagner, responsabiliser, passer le relais sont autant de verbes qui caractérisent la pratique d’un travailleur social hors murs. Son ancrage dans la réalité du terrain de la rue et des milieux de vie des personnes, la relation de proximité basée sur la libre adhésion et l’entretien du lien auprès d’un public le plus souvent marginalisé et précarisé, confère au TSHM un privilège et une chance inouïe d’inscrire son action dans une dynamique forte de promotion de la santé, de réduction des risques, mais également d’intervention précoce.

Le temps et la confiance comme vecteurs du repérage

Après une longue période d’immersion durant laquelle le TSHM apprend les « langages du bitume », enrichit ses connaissances culturelles, se fait tester sur la confiance qu’on peut lui accorder par la qualité de sa discrétion, ses actions et son positionnement, il peut enfin - par l’observation, l’écoute et le dialogue - identifier les questions qui préoccupent son public. Certains vont lâcher un petit souci qui en cache souvent de plus gros. D’autres vont requérir ses conseils, lui demander une aide. Un groupe constitué (une bande de jeunes) dans l’interface avec un concierge, l’école, la police municipale, etc., va l’identifier comme médiateur. Une action partenariale se décline alors.

Toutefois, lors de ce partenariat, le TSHM doit non seulement conserver toute son indépendance, mais également garantir la confidentialité auprès du public avec lequel s’est installée une relation de confiance. Les questions de l'image, de l'appartenance et de la confidentialité sont en effet cruciales s’il ne souhaite pas se faire « griller ». L’impartialité avec laquelle il intervient a un effet bénéfique dans la construction du lien social même si elle reste encore trop souvent incomprise. Elle peut en effet être perçue comme une trahison tant par les autorités et les collectivités publiques (institutions, associations de quartier, partis politiques, etc.) que par les populations avec lesquelles le TSHM tisse du lien.

Le déplacement qu’effectue le travailleur social en dehors de ses murs, lui permet – suite à une présence prolongée sur le terrain - de jouer un rôle important au niveau du « repérage précoce » de situations problématiques (sociales et/ou individuelles). Toutefois, la réalisation de cette tâche ne peut se concevoir en dehors d’un rapport de confiance qu’on veut bien lui accorder et qui peut, à chaque instant, au premier faux-pas, lui être retirée.

Exemple d’accompagnement individuel et constats du point de vue de « l’intervention précoce »

Un ado de 14 ans se fait « piquer » sa copine par le chef de sa « bande ». Après avoir initié une violente bagarre à coups de couteau (entraînant une légère coupure au ‘chef’), ce jeune est mis à l’écart du groupe, son « ex-copine » ne veut plus le voir et, pour couronner le tout, les parents décident de porter plainte auprès de la police. Amputé de ses liens sociaux, le jeune dérape complètement : il se met à boire au quotidien, ne va plus à l’école, etc. ; ce qui envenime encore un peu plus une situation familiale déjà très tendue (le père est alcoolique). Le jeune ne supporte pas l’absence de son « ex » et le lien cassé avec sa bande. Il contacte le TSHM et aimerait qu’il travaille pour lui comme son avocat, lui transmette les informations qu’il obtient au contact de la bande et comprend mal pourquoi cela n’es pas possible. En revanche, avec le consentement des protagonistes, le TSHM offre un espace de médiation (entre le jeune, son « ex », la bande, la famille du jeune blessé). Grâce à la force de médiation du TSHM et sa capacité à établir des passerelles, le jeune peut réintégrer sa bande et les parents décident de retirer leur plainte. Après plusieurs réunions, avec les parents du jeune, qui permettront à chacun d’exprimer sa souffrance, une thérapie familiale est entreprise.

Cet exemple laisse entrevoir deux dimensions importantes et distinctes de l’accompagnement individuel. Il s’agit pour le TSHM d’intervenir :

  • d’une part, avec le réseau naturel de la personne qu’il accompagne (famille, copine, bande, etc.);
  • d’autre part, en direction du réseau institutionnel (thérapeute).

S’agissant de l’importance de l’une et l’autre dimension, on rappellera ici, que « l’idée qui sous-tend le travail de rue n’est pas de sortir la personne de la rue ou de son milieu de vie « à tout prix », surtout s’il s’agit de la cloisonner dans un nouvel espace social où celle-ci se sentira plus mal à l’aise » [Guide du travail de rue].

Le travail de médiation entre le jeune et les institutions est bien entendu important : le TSHM pourra faciliter l’accès à des ressources institutionnelles (cours, traitements psychiatriques, allocations chômage, etc.) et réduire certains « risques » (exclusion, emprisonnement, etc.). Toutefois, la perspective privilégiée, reste celle d’une action in situ auprès du réseau naturel : le TSHM a intercédé auprès de l’ex-compagne du jeune, de sa famille, de sa bande. De manière plus générale, sa pratique consistera « à favoriser l’estime de soi, à développer les compétences personnelles indépendamment du degré d’exclusion et à susciter une participation à la vie sociale » [Guide du travail de rue].

Trois autres approches complémentaires

Une autre facette du TSHM est l’approche collective, dont voici un exemple : suite à la fermeture d’un centre d’animation en crise pour cause de violence, la population qui fréquentait le centre interpelle le TSHM avec lequel elle est en lien. Il va recueillir leur témoignage au gré de ses présences de rue et les accompagner vers les intervenants dudit centre pour une médiation sur un terrain « neutre ». Une intervention qui a conduit rapidement à une meilleure compréhension des uns et des autres et à une réelle réduction des risques pour ceux qui avaient envie de « tout péter » et les autres qui se sentaient impuissants.

Le travail communautaire consiste pour sa part à prendre en compte l’ensemble des acteurs pouvant agir sur leur environnement et, le cas échéant, leur donner ou redonner du pouvoir d’agir. La mise en œuvre d’un travail de proximité dans un quartier ou une zone géographique déterminée auprès des multiples identités individuelles et collectives qui les constituent est un facteur important pour la création de nouveaux réseaux. Afin, par exemple, de provoquer la rencontre entre des jeunes et des aînés ou des populations indigènes et des migrants, le TSHM va mettre le focus sur l’expression de leurs ressources, leurs potentialités et leurs besoins. C’est une démarche émergente et transversale au sens qu’elle intègre l’habitant et l’ensemble des acteurs impliqués comme des experts. Pour un nombre important de citoyens qui boudent les urnes ou n’ont tout simplement pas la capacité de vote, le TSHM produit en quelque sorte de nouveaux espaces de démocratie directe et participative, si chère à la Suisse.

L’approche institutionnelle, quant à elle, a pour objectif de faire émerger les questions et problématiques identifiées par le TSHM, d’ « interroger les murs » et de promouvoir une dynamique transversale auprès des services d’une commune, des institutions partenaires et des habitants. Elle peut ainsi permettre des ajustements possibles tout en respectant les rôles des uns et des autres et en gardant à l’esprit de « tirer à la même corde », celle de détecter au plus vite ce qui peut constituer une entrave à l’intégrité physique et morale de la communauté et de ses membres.

Auteur :
Vincent ARTISON, TSHM à Yverdon-les-Bains et coordinateur de la plateforme romande du travail social hors-murs.
vincent.artison@gmx.ch - www.grea.ch

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